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	<title>L'An 02</title>
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	<description>L'An 02 est un outil &#233;colo de diffusion et de partage, un passeur d'id&#233;es hors des cercles confidentiels.
De 2011 &#224; 2015, L'An 02 a &#233;t&#233; une revue papier, en couleurs, multipliant les formes, notamment graphiques : photo-reportage, peinture, installation, typographie, bande dessin&#233;e. Cette dimension-l&#224; ne se retrouve que dans la revue papier, toujours en vente en librairie ou par correspondance. Retrouvez sur ce nouveau site tous les textes, un dossier au traitement mosa&#239;que enrob&#233; de chroniques grin&#231;antes, de lectures in-con-tour-na-bles et de reportages militants.
D&#233;sormais, L'An 02 propose &#224; chaque changement de saison une livraison de chroniques de livres r&#233;cents qui nous aident &#224; penser l'&#233;cologie politique, la d&#233;croissance et la technocritique.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>L'An 02</title>
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		<title>Concevoir ensemble son lieu de vie</title>
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		<dc:date>2013-12-01T00:00:00Z</dc:date>
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&lt;p&gt;Entretien avec Archi Ethic &lt;br class='autobr' /&gt; Les projets d'habitat participatif suscitent un int&#233;r&#234;t renouvel&#233;. Les collectifs qui les m&#232;nent r&#233;unissent les futur&#183;e&#183;s habitant&#183;e&#183;s, mais pas seulement. Entretien avec C&#233;cile-Ana&#239;s Goua de Baix et Thomas Huguen, de la coop&#233;rative d'architectes Archi Ethic. &lt;br class='autobr' /&gt; L'An 02 : Co-habitat, habitat partag&#233;, participatif, group&#233;... de quelles r&#233;alit&#233;s s'agit-il ? &lt;br class='autobr' /&gt; Archi Ethic : Les op&#233;rations et r&#233;f&#233;rences sont multiples et pourraient &#234;tre regroup&#233;es sous l'id&#233;e d'une &#171; autre forme (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://lan02.butternet.net/-No4-Ensemble-c-est-trop-" rel="directory"&gt;N&#176;4 : &#171; Ensemble, c'est trop ? &#187;&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Entretien avec Archi Ethic&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Les projets d'habitat participatif suscitent un int&#233;r&#234;t renouvel&#233;. Les collectifs qui les m&#232;nent r&#233;unissent les futur&#183;e&#183;s habitant&#183;e&#183;s, mais pas seulement. Entretien avec C&#233;cile-Ana&#239;s Goua de Baix et Thomas Huguen, de la coop&#233;rative d'architectes Archi Ethic.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : Co-habitat, habitat partag&#233;, participatif, group&#233;... de quelles r&#233;alit&#233;s s'agit-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Archi Ethic&lt;/strong&gt; : Les op&#233;rations et r&#233;f&#233;rences sont multiples et pourraient &#234;tre regroup&#233;es sous l'id&#233;e d'une &#171; autre forme d'habiter ensemble &#187;. Ces initiatives convergent sur plusieurs notions : vivre ensemble, mutualiser des &#233;quipements et des espaces, rechercher un mode de vie plus solidaire, retrouver l'&#233;chelle locale et de voisinage, participer &#224; la conception et &#224; la gestion de son habitat de mani&#232;re collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les projets sont largement port&#233;s par les habitant&#183;e&#183;s qui participent activement &#224; toutes les phases, dont la conception architecturale et la gestion quotidienne. Ils se traduisent par un partage des savoir-faire et la mutualisation d'&#233;quipements ou d'espaces communs. Ceux-ci sont le support de la convivialit&#233; au quotidien au sein de l'immeuble et sont souvent largement ouverts aux activit&#233;s associatives et du quartier. Les habitant&#183;e&#183;s partagent ainsi une salle commune, une buanderie, une chambre d'ami&#183;e&#183;s ou encore un s&#233;jour enfants au profit de relations de proximit&#233; plus soutenues. Cela se traduit par ailleurs par une &#233;conomie de surface sur les logements individuels, &#171; standards &#187; mais souvent plus petits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'habitat group&#233; s'inscrit dans des r&#233;f&#233;rences multiples : les &#171; Castors &#187; de l'apr&#232;s-guerre pour des op&#233;rations immobili&#232;res collectives d'initiative habitante, mais surtout du MHGA (Mouvement pour l'habitat group&#233; autog&#233;r&#233;) revendiquant une centaine d'op&#233;rations en 1970-80, et de nombreuses op&#233;rations d'autopromotion ou coop&#233;ratives en Allemagne, en Suisse ou en Europe du nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis les ann&#233;es 2000, cette id&#233;e conna&#238;t un renouveau. Elle s'inscrit davantage dans l'&#233;cologie urbaine et l'habitat &#233;cologique, avec une notion de &#171; circuit court &#187; appliqu&#233; &#224; l'habitat : &#233;conomies d'&#233;chelle, qualit&#233; sociale et environnementale. Les diff&#233;rentes composantes de cette mouvance s'unifient progressivement et le terme &#171; d'habitat participatif &#187; est retenu depuis les rencontres nationales de Strasbourg en 2010.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les op&#233;rations r&#233;centes sont encore peu nombreuses et se sont heurt&#233;es &#224; de nombreuses difficult&#233;s. Ce sont souvent des initiatives habitantes : un petit groupe de personnes se retrouve sur les m&#234;mes envies de vivre diff&#233;remment et elles con&#231;oivent ensemble leur habitat. Cette innovation b&#233;n&#233;ficie de plus en plus de l'attention et du soutien des collectivit&#233;s, &#224; travers un premier projet de loi d&#233;pos&#233; en 2009 par No&#235;l Mam&#232;re, et le prochain par C&#233;cile Duflot dans le projet de loi &#171; Duflot 2 &#187;. Les termes &#171; participatif &#187; et &#171; partag&#233; &#187; rev&#234;tent une importance particuli&#232;re pour nous. L'espace constitue le cadre qui accueille le projet de vie collectif. L'architecture joue alors un r&#244;le essentiel de catalyseur de ce vivre-ensemble. Les habitant&#183;e&#183;s d'un projet sont associ&#233;&#183;e&#183;s &#224; la conception de l'habitat dont ils seront usager&#183;e&#183;s, dont ils assureront la gestion quotidienne et qu'ils sauront inscrire dans la vie de quartier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : On conna&#238;t mieux les projets qui s'appuient sur la propri&#233;t&#233; et qui mobilisent les moyens &#224; la disposition des classes ais&#233;es, mais vous travaillez sur des projets plus sociaux. &#199;a se passe comment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Archi Ethic&lt;/strong&gt; : Notre coop&#233;rative d'architectes accompagne des op&#233;rations participatives &#224; vocation sociale, en particulier &#171; Le Praxinoscope &#187; pour l'OPH montreuillois et en collaboration avec la ville, qui sera livr&#233; en 2015 &#224; Montreuil, mais aussi &#171; P&#233;tal'Urbain &#187; sur l'agglom&#233;ration bordelaise et &#171; Holom&#233;tabole &#187; &#224; Strasbourg. L'initiative peut venir des habitant&#183;e&#183;s eux-m&#234;mes ou, de plus en plus, des collectivit&#233;s et organismes HLM. Ces projets sont porteurs d'une dynamique particuli&#232;rement innovante en mati&#232;re d'habitat, d'urbanisme et de strat&#233;gie urbaine, mais souvent ouverts &#224; des familles dot&#233;es de moyens financiers et d'un fort capital culturel. Notre volont&#233; est de travailler &#224; des op&#233;rations accessibles &#224; tout&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre mission d'architecte, loin de se r&#233;sumer au permis de construire et &#224; la r&#233;alisation des travaux, se passe aupr&#232;s des usager&#183;e&#183;s, (nous appelons d'ailleurs les ateliers que nous organisons, des &#171; ateliers de ma&#238;trise d'usage &#187;) en les aidant &#224; comprendre comment un b&#226;timent fonctionne, de sa phase de programmation &#224; son entretien apr&#232;s emm&#233;nagement. C'est une grande opportunit&#233; pour le monde HLM, un contexte extraordinaire pour proposer des solutions nouvelles. Par exemple, nous travaillons &#224; des &#171; constructions &#233;volutives &#187;, c'est-&#224;-dire des logements et espaces communs pouvant s'&#233;tendre ou se r&#233;duire : un habitat social durable au sens large, o&#249; les habitant&#183;e&#183;s peuvent rester dans leur quartier quelque soit l'&#233;volution de la famille, et qui offre aux organismes HLM le moyen d'adapter leur parc aux besoins. C'est aussi l'occasion d'interroger des solutions de ma&#238;trise &#233;nerg&#233;tique et de construction durable : au-del&#224; des r&#233;ponses techniques, le comportement des habitant&#183;e&#183;s est une donn&#233;e essentielle, qui trouve tout son sens dans un projet co-con&#231;u. L'habitat participatif n'est pas pour nous une niche mais un point d'appui pour proposer de nouvelles formes d'habitat social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : Participer &#224; un projet de co-habitat, c'est avant de rentrer dans les murs une grande exp&#233;rience collective. Les habitant&#183;e&#183;s s'en sortent comment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Archi Ethic&lt;/strong&gt; : Ils s'en sortent tr&#232;s bien ! Les discussions et les d&#233;bats vont bon train, entre eux tout d'abord, car il arrive souvent que les habitant&#183;e&#183;s fassent des r&#233;unions &#224; part de nos ateliers. Il y est question de r&#232;gles de vie, de r&#233;daction d'une charte, de qui est indispos&#233;&#183;e par les chats ou par l'odeur de la cuisine des autres. La question des enfants et de leurs usages se pose aussi tr&#232;s souvent : par les parents eux-m&#234;mes et entre eux, mais aussi par les adultes n'ayant pas d'enfant &#224; charge car c'est aussi &#231;a, la vie dans un immeuble partag&#233;, m&#234;me si l'on ne choisit pas d'avoir des enfants, les enfants seront souvent pr&#233;sents. C'est un choix pour certain&#183;e&#183;s habitant&#183;e&#183;s aussi, de vivre aupr&#232;s de familles. Les projets sociaux, comme P&#233;tal'Urbain &#224; Bordeaux, permettent de rassembler des personnes d'&#226;ges et de choix de vie divers, il faut donc se pr&#233;parer &#224; vivre ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est des ateliers que nous menons, les questionnements portent souvent sur la m&#233;thodologie. Les ateliers ne sont pas des &#171; cours magistraux &#187; et nous n'apportons pas de r&#233;ponse toute faite &#224; chaque situation, chaque groupe a ses sp&#233;cificit&#233;s. Nous op&#233;rons ainsi &#224; l'aide de &#171; jeux &#187; que nous avons cr&#233;&#233;s et qui permettent de &#171; jouer des situations &#187; afin de pr&#233;voir des &#233;v&#233;nements de la vie courante au fil du temps (l'entretien des espaces communs, l'accueil de la famille, un d&#233;c&#232;s, une naissance, comment g&#233;rer ces &#233;v&#233;nements sans g&#234;ner les voisins, faire participer tout le monde &#224; un &#233;v&#233;nement heureux, ne pas cr&#233;er de tensions, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : Quand l'id&#233;e de partager des espaces de vie se concr&#233;tise, est-ce que vous notez des d&#233;calages entre le r&#234;ve et la r&#233;alit&#233;, entre les approches des un&#183;e&#183;s et des autres, et comment est-ce qu'elles se concilient ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Archi Ethic&lt;/strong&gt; : La particularit&#233; des projets sociaux, c'est que le bailleur est &#171; ma&#238;tre d'ouvrage &#187; et associe les habitant&#183;e&#183;s &#224; ses choix. Nous travaillons &#224; construire un espace de dialogue entre bailleurs, ville et locataires HLM. C'est une situation rare de collaboration qui permet &#224; chaque partie de faire &#233;voluer sa posture ou sa pratique professionnelle lors de nombreux allers-retours. Au sein du groupe d'habitant&#183;e&#183;s, les projets rel&#232;vent de la m&#234;me &#171; n&#233;gociation &#187;. Le fonctionnement collectif et multi-partenarial permet d'ancrer cette mani&#232;re de travailler. Il est essentiel que le processus soit accompagn&#233; par un&#183;e architecte : il ne s'agit pas de projets fictifs mais r&#233;alistes et r&#233;alisables, d'un travail de conception pr&#233;cis d'une part et appr&#233;hendable d'autre part. Il s'agit de concevoir une architecture adapt&#233;e et adaptable en terme d'espaces, g&#233;rable au quotidien, et r&#233;pondant &#224; des objectifs de co&#251;t de construction et des loyers supportables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les habitant&#183;e&#183;s que nous accompagnons ne sont pas dans des propositions irr&#233;alistes. Nous remarquons que les groupes qui font avancer leur projet et qui arrivent &#224; leur fins sont mus par des envies mais partent souvent sans illusions, ou si peu : il faut presque &#234;tre t&#233;m&#233;raire pour se lancer dans un projet de ce type et les habitant&#183;e&#183;s s'en rendent compte assez rapidement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les habitant&#183;e&#183;s, il s'agit de concevoir leur lieu de vie. Il est donc beaucoup question d'&#233;l&#233;ments concrets et ceci tr&#232;s rapidement, des questions qui portent sur leurs habitats actuels, leurs revenus, combien va mesurer leur futur appartement, combien de personnes dans le groupe. Notre but est de rendre tous les habitant&#183;e&#183;s du groupe conscient&#183;e&#183;s des r&#233;alit&#233;s de ce qu'est le monde du logement social et son fonctionnement.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>R&#233;flexions critiques sur le &#171; vivre ensemble &#187;</title>
		<link>https://lan02.butternet.net/Reflexions-critiques-sur-le-vivre-ensemble</link>
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		<dc:date>2013-12-01T00:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Sylvie Tissot</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#034;You don't have to live next to me. Just give me my equality !&#034; Nina Simone, Mississippi Goddam (1963). &lt;br class='autobr' /&gt; Derri&#232;re le caract&#232;re consensuel de la notion de &#171; vivre ensemble &#187; peut se cacher un refus id&#233;ologique de s'attaquer aux in&#233;galit&#233;s. Par Sylvie Tissot, sociologue, militante f&#233;ministe et auteure de L'&#201;tat et les quartiers (Seuil, 2011). &lt;br class='autobr' /&gt;
Le quinquennat Sarkozy a &#233;t&#233; marqu&#233; par d'incessants appels &#224; la haine et &#224; la guerre contre ceux et celles qui ne rentreraient pas dans le cercle sacr&#233; de l'&#171; (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://lan02.butternet.net/-No4-Ensemble-c-est-trop-" rel="directory"&gt;N&#176;4 : &#171; Ensemble, c'est trop ? &#187;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#034;You don't have to live next to me. Just give me my equality !&#034;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nina Simone, &lt;i&gt;Mississippi Goddam&lt;/i&gt; (1963).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Derri&#232;re le caract&#232;re consensuel de la notion de &#171; vivre ensemble &#187; peut se cacher un refus id&#233;ologique de s'attaquer aux in&#233;galit&#233;s. Par Sylvie Tissot, sociologue, militante f&#233;ministe et auteure de L'&#201;tat et les quartiers (Seuil, 2011).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le quinquennat Sarkozy a &#233;t&#233; marqu&#233; par d'incessants appels &#224; la haine et &#224; la guerre contre ceux et celles qui ne rentreraient pas dans le cercle sacr&#233; de l'&#171; identit&#233; nationale &#187; : les &#233;tranger&#183;e&#183;s sans papiers expuls&#233;&#183;e&#183;s par charter selon une logique comptable morbide, les femmes musulmanes portant la burqa exclues de l'espace public, les Roms dont le pr&#233;sident appelait &#224; d&#233;manteler les campements lors du discours de Grenoble en 2010, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous ce gouvernement de droite lep&#233;nis&#233;, la vie en soci&#233;t&#233; semblait n'&#234;tre d&#233;finie que par des logiques d'exclusion, accompagn&#233;es d'exaltation nationale venant (mal) masquer des in&#233;galit&#233;s socio-&#233;conomiques toujours plus fortes. Il &#233;tait alors tentant &#224; gauche d'en appeler &#224; d'autres principes pour combattre la droite : non pas l'exclusion mais l'inclusion, non pas le haine mais la tol&#233;rance, non pas la s&#233;gr&#233;gation mais la mixit&#233; ou encore : le &#171; vivre ensemble &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mot d'ordre du vivre ensemble insiste, comme une s&#233;rie d'autres, sur la n&#233;cessaire ouverture &#224; tous et &#224; toutes comme fondement de la vie d&#233;mocratique. Les espaces publics, par exemple, ne doivent pas &#234;tre r&#233;serv&#233;s aux plus riches ou exclure, sur des crit&#232;res divers, les personnes &#171; d&#233;viantes &#187;. Le m&#234;me raisonnement s'applique aux &#233;coles, et plus g&#233;n&#233;ralement &#224; tous les services que l'&#201;tat social a progressivement construits, dans un mouvement d'universalisation certes inachev&#233;, comme &#171; publics &#187;. Le mot d'ordre du &#171; vivre ensemble &#187; a aussi comme vertu d'appeler &#224; surmonter les go&#251;ts et les d&#233;go&#251;ts pour construire des espaces de rencontres et d'&#233;changes sur la base du respect mutuel, ind&#233;pendamment des aversions personnelles. Comment imaginer autrement att&#233;nuer la violence des rapports sociaux qui r&#232;gnent dans le monde du travail, mais aussi dans les sph&#232;res militantes, associatives ou encore dans les lieux d'habitat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme souvent face &#224; la radicalisation id&#233;ologique de la droite, on risque de se contenter de trop peu. Il serait dangereux en effet de s'en tenir &#224; ce mot d'ordre progressiste, ou de lui faire trop de place, et d'ent&#233;riner ainsi les recompositions id&#233;ologiques d'une gauche toujours plus r&#233;ticente &#224; int&#233;grer dans son discours les rapports de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le th&#232;me du vivre ensemble lui-m&#234;me, cette &#233;volution id&#233;ologique de la gauche fran&#231;aise, et plus particuli&#232;rement du Parti socialiste, n'est pas nouvelle. Parall&#232;lement &#224; l'abandon des cadres marxistes et de la d&#233;fense de la classe ouvri&#232;re au cours des ann&#233;es 1980, ce parti s'est attel&#233; &#224; refonder une pens&#233;e sociale compatible avec les dogmes de la politique &#233;conomique n&#233;o-lib&#233;rale. Ce qui est labellis&#233; &#171; nouvelle question sociale &#187; va puiser dans une doctrine issue du catholicisme social, qui a parfois &#233;t&#233; reprise et radicalis&#233;e par des mouvements militants dans les ann&#233;es 1970. Les luttes urbaines, par exemples, se sont attaqu&#233;es &#224; l'urbanisme des grands ensembles et &#224; la planification technocratique &#224; partir de la fin des ann&#233;es 1960, en lui opposant les th&#232;mes de la participation des habitant&#183;e&#183;s et de la d&#233;mocratie participative. Le &#171; quartier village &#187;, riche en lien social et en commerces de proximit&#233;, le quartier des rues et de la mixit&#233; sociale est devenu un nouveau mod&#232;le pour les urbanistes. Ces th&#232;mes, et les ancien&#183;ne&#183;s militant&#183;e&#183;s qui les ont port&#233;s, ont fond&#233;, &#224; la fin des ann&#233;es 1980, une nouvelle mani&#232;re d'intervenir sur les espaces pauvres, en particulier les quartiers d'habitat social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en effet sous les auspices de la gauche que na&#238;t ce qu'on allait appeler la politique de la ville. Alors que les &#171; &#233;meutes &#187; sont largement m&#233;diatis&#233;es &#224; partir des ann&#233;es 1990, les quartiers d'habitat social deviennent le nouveau symbole de la question sociale. Pas tant parce que, objectivement, s'y concentreraient tous les probl&#232;mes mais plut&#244;t parce qu'un puissant mouvement r&#233;formateur va s'accorder pour d&#233;finir, de fa&#231;on territorialis&#233;e, des questions soigneusement d&#233;finies. Le racisme, la discrimination, le logement ou encore le ch&#244;mage et la pr&#233;carit&#233; sont ainsi rapidement &#233;vacu&#233;s des discussions. Le &#171; mal-vivre &#187;, le d&#233;litement du &#171; lien social &#187;, l'&#171; anomie &#187;, ou encore la &#171; gal&#232;re &#187; vont par contre &#234;tre mis en avant. Les solutions d&#233;coulant du diagnostic, la fabrique d'un &#171; vivre ensemble &#187; via la &#171; participation des habitants &#187; s'est impos&#233;e comme recette miracle contre l'&#171; exclusion &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vivre ensemble est promu par les acteurs de la politique de la ville, dans les minist&#232;res, les municipalit&#233;s et les bureaux d'&#233;tudes qui les embauchent. L'esprit militant des premi&#232;res ann&#233;es va rapidement dispara&#238;tre. Des expert&#183;e&#183;s vont &#234;tre charg&#233;&#183;e&#183;s, sur la base de diagnostics r&#233;alis&#233;s &#224; la va-vite, de recueillir la parole des habitant&#183;e&#183;s, et reformuler et recadrer soigneusement leurs demandes, en conformit&#233; avec les politiques municipales soumises aux restrictions budg&#233;taires et au nouvel ordre s&#233;curitaire &#224; la fin des ann&#233;es 1990. Les violences polici&#232;res, quotidien des habitant&#183;e&#183;s de ces quartiers, ne sont pas abord&#233;es. La pauvret&#233; qui s'aggrave alors que l'aust&#233;rit&#233; devient un dogme politique, de gauche comme de droite, est une r&#233;alit&#233; sur laquelle tout le monde s'accorde &#224; dire, dans ce nouveau cadre de pens&#233;e, qu'on ne peut pas agir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette action locale, sans cible d&#233;sign&#233;e ni responsable identifi&#233;, n'a gu&#232;re am&#233;lior&#233; la situation des quartiers d'habitat social &#8211; et c'est un effet de la rh&#233;torique du &#171; vivre ensemble &#187; ; elle &#233;vacue les conflits et les divisions qui structurent le monde social et assignent certains individus &#224; des places subordonn&#233;es : les classes populaires qui habitent les quartiers d'habitat social, et plus encore les populations racis&#233;es qui sont rel&#233;gu&#233;es dans ses fractions les plus d&#233;grad&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car en r&#233;alit&#233;, ces habitant&#183;e&#183;s vivent souvent plus ou moins bien ensemble ; autant qu'ils et elles le peuvent en tous cas, avec les solidarit&#233;s et les r&#233;sistances qu'ils arrivent encore &#224; tisser. Mais en faisant de plus en plus difficilement avec les politiques n&#233;o-lib&#233;rales qui sapent les formes de redistribution sociale, qui d&#233;truisent peu &#224; peu le syst&#232;me scolaire, ou encore avec les discours racistes qui alimentent la haine de l'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un des probl&#232;mes d'une notion comme le &#171; vivre ensemble &#187;. Telle qu'elle est mobilis&#233;e par les politiques et aussi parfois le secteur associatif, elle nourrit l'illusion d'un rem&#232;de local, celui d'un entre-soi &#224; refonder, porteur en soi de changements, et qui n'aurait rien &#224; voir avec les probl&#232;mes structurels. L'autre pi&#232;ge r&#233;side dans l'occultation des in&#233;galit&#233;s r&#233;gnant dans l'espace m&#234;me de cet entre-soi. Comme la &#171; tol&#233;rance &#187; ou encore la &#171; diversit&#233; &#187;, le &#171; vivre ensemble &#187; tend &#224; valoriser la diff&#233;rence &#8211; et son acceptation &#8211; sans lui adjoindre son corollaire n&#233;cessaire : la revendication d'&#233;galit&#233;. C'est ce que chante sans concession la chanteuse Nina Simone en plein mouvement pour les droits civiques, cit&#233;e en exergue de ce texte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi &#233;voquer ici la situation des &#201;tats-Unis dans les ann&#233;es 1960 ? Longtemps dans le Sud de ce pays, Noir&#183;e&#183;s et Blanc&#183;he&#183;s vivaient &#224; proximit&#233;. Les si&#232;ges qu'ils et elles occupaient dans les bus &#233;taient distincts, mais ils prenaient les m&#234;mes v&#233;hicules. Ils habitaient d'ailleurs dans les m&#234;mes quartiers, les uns dans des demeures bourgeoises, les autres dans les habitations sordides de ruelles proches. La s&#233;gr&#233;gation raciale se d&#233;veloppait alors, &#224; une &#233;chelle plus &#233;tendue, dans les ghettos du Nord. Comme le montre l'exemple du Sud des &#201;tats-Unis, la proximit&#233; spatiale peut donc s'accompagner de formes d'in&#233;galit&#233;s extr&#234;mes, dans un &#171; vivre ensemble &#187; peu enviable pour ceux et celles qui subissent ces in&#233;galit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend par cons&#233;quent pourquoi le &#171; vivre ensemble &#187; fait rarement partie des mots d'ordre mis en avant par les mouvements sociaux. A l'inverse, les f&#233;ministes (mais aussi les Noir&#183;e&#183;s ou encore les gays) ont souvent revendiqu&#233; la non mixit&#233; comme outil de luttes. Cette revendication est parfois v&#233;cue comme une &#171; exclusion &#187;, par les hommes notamment, qui r&#233;clament un &#171; vivre ensemble &#187; permettant, selon eux, d'avancer conjointement sur le front de l'&#233;galit&#233; femmes/hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, les lieux d'&#233;changes et de confrontation ensemble sont n&#233;cessaires pour faire avancer le progr&#232;s social. Celui-ci n'est toutefois possible que si, parall&#232;lement, ceux et celles qui luttent peuvent se rassembler, parfois &#224; distance des groupes qui les dominent. N'imposons donc pas un &#171; vivre ensemble &#187; in&#233;galitaire, mais laissons-les d&#233;cider de s'y engager quand ils et elles le souhaitent, quand l'&#233;change &#233;gal est possible, et qu'il ne reconduit pas de fa&#231;on inchang&#233;e, sous un vernis progressiste, les rapports de pouvoir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Libert&#233; et &#233;valuation individuelle au travail</title>
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		<dc:date>2013-12-01T00:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois-Xavier Devetter</dc:creator>



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&lt;p&gt;Quand la promotion de la libert&#233; individuelle permet de d&#233;grader les conditions de travail et de r&#233;mun&#233;ration collectives. Par Fran&#231;ois-Xavier Devetter, &#233;conomiste &#224; l'universit&#233; de Lille 1 et co-auteur de Du balai. Essai sur le m&#233;nage &#224; domicile et le retour de la domesticit&#233; . &lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'est pas rare que des politiques conservatrices s'appuient sur des vocables progressistes. La libert&#233; individuelle est ainsi r&#233;guli&#232;rement convoqu&#233;e pour justifier les pires comportements pr&#233;dateurs, dominateurs, pollueurs, (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://lan02.butternet.net/-No4-Ensemble-c-est-trop-" rel="directory"&gt;N&#176;4 : &#171; Ensemble, c'est trop ? &#187;&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quand la promotion de la libert&#233; individuelle permet de d&#233;grader les conditions de travail et de r&#233;mun&#233;ration collectives. Par Fran&#231;ois-Xavier Devetter, &#233;conomiste &#224; l'universit&#233; de Lille 1 et co-auteur de &lt;/i&gt; Du balai. Essai sur le m&#233;nage &#224; domicile et le retour de la domesticit&#233; &lt;i&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas rare que des politiques conservatrices s'appuient sur des vocables progressistes. La libert&#233; individuelle est ainsi r&#233;guli&#232;rement convoqu&#233;e pour justifier les pires comportements pr&#233;dateurs, dominateurs, pollueurs, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de la libert&#233; individuelle au travail peut parfois emprunter cette voie. Pensons &#224; la libert&#233; de travailler plus pour gagner plus, &#224; celle de travailler plus longtemps (face &#224; &#171; l'obligation &#187; de partir en retraite) ou encore &#224; celle d'auto-entreprendre (si tu n'as pas d'emploi, cr&#233;e-le !). Pensons aussi &#224; la pratique du temps choisi annualis&#233; promu comme mod&#232;le par les entreprises de services &#224; la personne ou encore &#224; la libert&#233; accord&#233;e par le r&#233;cent Accord national interprofessionnel (ANI) aux &#171; partenaires &#187; sociaux de contourner all&#232;grement le droit du travail... Bref, voil&#224; vingt ans que le choix individuel est mis en avant pour casser la rigidit&#233; du code du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, si des avanc&#233;es doivent &#234;tre reconnues (des horaires plus &#224; la carte ou des mod&#232;les de carri&#232;re plus fluides par exemple), le bilan global n'est pas tr&#232;s rose. La mise en avant de la libert&#233; dans le monde du travail emprunte trois voies compl&#233;mentaires... pav&#233;es &#233;videmment de bonnes intentions : la promotion du libre choix, la sacralisation de l'autonomie et enfin la reconnaissance des m&#233;rites individuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le droit du travail s'est progressivement construit contre une certaine vision de la libert&#233; individuelle. En effet, d&#232;s 1791, la loi Le Chapelier consacrait en quelque sorte la dimension individuelle de la relation de travail, interdisant de fait corporations et syndicats. Ramen&#233; &#224; une forme de &#171; louage de chose &#187;, le contrat de travail pla&#231;ait face &#224; face deux individus virtuellement &#233;gaux. Ce contrat &#233;galitaire entre individus tr&#232;s in&#233;gaux conduisait ainsi &#224; ce que l'un apporte librement &#171; sa peau pour la faire tanner &#187;, pour reprendre l'image utilis&#233;e par Karl Marx dans &lt;i&gt;Le Capital&lt;/i&gt; . Ce n'est que tr&#232;s progressivement que le droit a pu d&#233;passer cette vision th&#233;orique et accepter de prot&#233;ger ceux et celles qui en avaient besoin. D'abord les enfants, d&#232;s 1841, puis les femmes et enfin, seulement au tournant du XIXe et du XXe si&#232;cle, l'ensemble des salari&#233;&#183;e&#183;s. Le contrat de travail a alors acquis sa sp&#233;cificit&#233; en apportant des garanties en &#233;change d'une subordination limit&#233;e. C'est bien la reconnaissance de l'existence de ce lien qui donne sa sp&#233;cificit&#233; au rapport salarial et permet de construire des protections pour les travailleurs/ses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire nous rappelle ainsi que la libert&#233; individuelle n'a de sens que dans un contexte faiblement in&#233;galitaire. La science &#233;conomique la plus lib&#233;rale ne dit pas autre chose quand elle insiste sur les &#171; dotations initiales &#187; lors de l'&#233;tude des &#233;changes marchands ou lorsque les conditions d'existence de la concurrence pure et parfaite posent la n&#233;cessit&#233; de garantir la libert&#233; d'entrer et de sortir du march&#233;. Pour prendre des exemples contemporains, peut-on parler de libert&#233; individuelle &#224; propos des travailleurs/ses non qualifi&#233;&#183;e&#183;s &#171; choisissant &#187; un temps tr&#232;s partiel ou au contraire &#171; arbitrant en faveur &#187; d'horaires hallucinants pour atteindre p&#233;niblement un salaire &#224; peine sup&#233;rieur au seuil de pauvret&#233; ? Et que dire de la libert&#233; des &#171; travailleurs/ses du sexe &#187; choisissant volontairement la vente de leur corps quand l'immense majorit&#233; des prostitu&#233;es appartient aux marges de la soci&#233;t&#233; (immigr&#233;es ill&#233;gales notamment) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces dysfonctionnements du choix individuel ne se limitent pas aux situations d'extr&#234;mes in&#233;galit&#233;s. Bien au contraire, d&#232;s lors que les individus sont plac&#233;s en situation de comparaison ou de comp&#233;tition, il semble que la rationalit&#233; des choix s'amenuisent consid&#233;rablement... De tr&#232;s nombreux travaux ont montr&#233; les dangers li&#233;s &#224; l'incoh&#233;rence des d&#233;cisions individuelles quand elles concernent des comportements ostentatoires ou positionnels. L'individu a bien souvent besoin d'&#234;tre prot&#233;g&#233; contre lui-m&#234;me... Sur ce point, la question du temps de travail est largement embl&#233;matique, comme en a t&#233;moign&#233; la politique sarkozyenne du &#171; travailler plus &#187;. La d&#233;r&#233;gulation des temps de travail (et souvent leur allongement) depuis les ann&#233;es 80 a eu un impact direct sur la hausse des in&#233;galit&#233;s. Les longues dur&#233;es deviennent des marques de prestige qui poussent les individus &#224; offrir &#224; l'entreprise une disponibilit&#233; toujours plus grande au d&#233;triment de leur vie sociale, de leur vie de famille ou de leur sant&#233;. A ce petit jeu du hamster dans sa roue, ce sont bien souvent les m&#234;mes (les femmes notamment) qui y perdent le plus... Tandis que les uns gagnent une servitude volontaire plus intense dans ce qui ressemble fort &#224; une victoire &#224; la Pyrrhus, les autres perdent perspective de carri&#232;re, r&#233;mun&#233;ration et motivation au travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mise en avant de la libert&#233; individuelle au travail est d'autant plus pernicieuse qu'elle va de pair avec une implication personnelle des travailleurs/ses bien plus grande. Puisque l'individu est amen&#233; &#224; choisir un certain nombre de choses, il devient responsable des r&#233;sultats de ses d&#233;cisions et de ses &#233;ventuels &#233;checs. Cette &#233;volution s'appuie alors sur des dispositifs d'&#233;valuation eux-m&#234;mes plus individualis&#233;s. Ainsi la part des salari&#233;&#183;e&#183;s pour qui une erreur dans leur travail peut se traduire par des sanctions individuelles a cr&#251; de presque dix points entre 1991 et 2005, passant de 51 % &#224; 60 %. Cette croissance est particuli&#232;rement forte parmi les salari&#233;&#183;e&#183;s consid&#233;r&#233;&#183;e&#183;s comme peu qualifi&#233;&#183;e&#183;s, et d&#233;sormais les employ&#233;&#183;e&#183;s (57 % d'entre eux) et les ouvrier&#183;e&#183;s (62 %) sont autant ou plus concern&#233;&#183;e&#183;s que les cadres (58 %).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#233;canismes de paiement au m&#233;rite, de primes individuelles, de gestion personnalis&#233;e des carri&#232;res se sont largement diffus&#233;s. Cette tendance conduit alors &#224; une mise en concurrence des salari&#233;&#183;e&#183;s qui peut aller de la reconnaissance des meilleurs &#224; la stigmatisation des &#171; moins bons &#187;... Loin de se limiter au secteur priv&#233;, ce mode de gestion des ressources humaines tend &#224; se diffuser dans le public sous la pression d'un &#171; &lt;i&gt;new public management&lt;/i&gt; &#187; avide de mesure de la performance la plus individuelle possible (1).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus fondamentalement, l'&#233;valuation individuelle s'inscrit dans une logique de sp&#233;cialisation et de division du travail pernicieuse. En effet, la division sociale du travail devrait, en toute logique, se traduire par une perception plus socialis&#233;e du r&#233;sultat final (la production est un sport collectif o&#249; chacun occupe une place plus sp&#233;cialis&#233;e). Au contraire, bien souvent, la sp&#233;cialisation se traduit par une hi&#233;rarchisation accrue des m&#233;rites per&#231;us (celui qui pousse le ballon dans les buts accapare la gloire au m&#233;pris du travail de l'&#233;quipe). Alors m&#234;me que le travail des un&#183;e&#183;s d&#233;pend plus encore de celui des autres, seul celui ou ceux qui occupent la position dominante r&#233;ussissent &#224; s'attribuer le m&#233;rite du succ&#232;s..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se retrouve au final face &#224; un &#233;tonnant paradoxe : alors que la production n'a jamais &#233;t&#233; aussi collective, que le r&#244;le des interactions n'a jamais &#233;t&#233; aussi manifeste, que le poids des &#171; externalit&#233;s &#187; (infrastructures, syst&#232;mes publics de formation, de recherche, de protection sociale, etc.) n'a &#233;t&#233; si important, l'&#233;valuation et les r&#233;tributions qui vont avec, elles, s'individualisent &#224; marche forc&#233;e... Certes, les gagnants n'oublieront pas un bref remerciement &#224; &#171; tous ceux sans qui ce succ&#232;s n'aurait pas &#233;t&#233; permis &#187;, mais les m&#233;canismes de r&#233;tribution laisseront bien souvent &#171; tous ceux-l&#224; &#187; dans l'ombre. Pire, des logiques de d&#233;l&#233;gation du &#171; sale boulot &#187; pourront se d&#233;velopper au nom de la diff&#233;rence entre les productivit&#233;s individuelles. La rh&#233;torique qui entoure les services domestiques (rebaptis&#233;s services &#224; la personne) rel&#232;ve largement de ce sch&#233;ma : quand on est cadre, quand on est hyper-actif, quand on est un gagnant, il est logique (et rationnel) de se &#171; faire aider &#187; par un&#183;e salari&#233;&#183;e dont la productivit&#233; est bien moindre. Cette sp&#233;cialisation, fond&#233;e sur l'efficacit&#233; individuelle, sera alors b&#233;n&#233;fique &#224; tou&#183;te&#183;s ! Peu importe que certaines t&#226;ches soient stigmatis&#233;es, enfermantes dans la pr&#233;carit&#233; et la pauvret&#233; ou tout simplement &#233;puisantes physiquement... L'&#233;valuation individuelle des contributions productives conduira au final &#224; ce que les gains se renforcent pour ceux qui &#233;taient d&#233;j&#224; les mieux loti&#183;e&#183;s et que les autres restent englu&#233;&#183;e&#183;s dans une trappe &#224; pr&#233;carit&#233; ; et cela quand bien m&#234;me il y aurait bien deux personnes derri&#232;re le succ&#232;s d'une seule, ou comme le disait de mani&#232;re saisissante Genevi&#232;ve Fraisse ( &lt;i&gt;Femmes toutes mains&lt;/i&gt; , 1979) : &#171; &lt;i&gt;S'organiser, pour une ma&#238;tresse de maison, c'est avoir les moyens de s'organiser avec les appareils m&#233;nagers et une aide pour les faire marcher. Cette femme qui en vaut deux commence donc par &#234;tre deux, elle et son employ&#233;e. Joli tour de passe-passe o&#249; d'un c&#244;t&#233; deux personnes se fondent ensemble pour le b&#233;n&#233;fice d'une seule et, de l'autre, cette personne unique, organis&#233;e car elle s'est attach&#233; une aide (gu&#232;re plus visible qu'une ombre), en vaut deux aux yeux de la soci&#233;t&#233;. C&#244;t&#233; pile, deux femmes r&#233;elles qui travaillent et, c&#244;t&#233; face, une ombre et une femme double. Brrr&#8230;&lt;/i&gt; &#187;. Quand au mari, il en vaut souvent trois...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette division du travail particuli&#232;rement hi&#233;rarchis&#233;e dans le cas des services domestiques existe aussi au sein des organisations o&#249; la mont&#233;e de certains postes qualifi&#233;s b&#233;n&#233;ficie largement de la contribution de moins en moins visible des &#171; petites mains &#187; (salari&#233;&#183;e&#183;s sous-trait&#233;&#183;e&#183;s ou d&#233;qualifi&#233;&#183;e&#183;s). La valeur du travail des un&#183;e&#183;s s'accro&#238;t notamment car celle des autres diminue. Le cas de l'entretien des locaux est assez embl&#233;matique de ce ph&#233;nom&#232;ne : les &#233;conomies r&#233;alis&#233;es en externalisant ces t&#226;ches permettront d'accro&#238;tre on ne peut plus artificiellement la rentabilit&#233; de ceux occupant le c&#339;ur de m&#233;tier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement, ce fonctionnement renforce sensiblement les in&#233;galit&#233;s et maintient une pression sur les salari&#233;&#183;e&#183;s qui alimente la souffrance au travail. Celle-ci est d'ailleurs d'autant plus grande que la d&#233;fense de la dimension individuelle du travail peut conduire &#224; un isolement plus marqu&#233; des salari&#233;&#183;e&#183;s dont l'autonomie n'est pas toujours accompagn&#233;e des ressources suffisantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin le principe m&#234;me de l'&#233;valuation individuelle remet en cause le collectif de travail et nie la nature sociale du rapport salarial. En effet la responsabilisation individuelle transforme le rapport de subordination impliquant une obligation de moyens de la part du salari&#233; en un rapport en apparence plus &#233;galitaire entre &#171; collaborateurs &#187; mais conduisant &#224; une obligation de r&#233;sultat. En ce sens, l'&#233;volution du vocabulaire d&#233;signant les salari&#233;&#183;e&#183;s passant de &#171; travailleurs &#187; (oppos&#233;s &#224; un employeur) &#224; &#171; collaborateurs &#187; consid&#233;r&#233;s comme tous &#233;gaux, est symptomatique : chaque individu est un vainqueur potentiel. L'att&#233;nuation apparente de la subordination d&#233;bouche non seulement sur des formes &#171; d'auto-contr&#244;les &#187; parfois tr&#232;s violents et sur une une r&#233;duction des protections associ&#233;es &#224; la relation hi&#233;rarchique (2). L'&#233;galit&#233; des chances au d&#233;part est convoqu&#233;e, au moins d'un point de vue rh&#233;torique, pour mieux justifier l'in&#233;galit&#233; des conditions &#224; l'arriv&#233;e..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, il pourrait sembler opportun de rappeler qu'une part croissante de la richesse produite est le fait de la collaboration et de la coop&#233;ration au sein de syst&#232;mes de production toujours plus collectifs. La part prise par la collectivit&#233; dans le succ&#232;s ou l'&#233;chec d'une activit&#233; n'a jamais &#233;t&#233; aussi importante et si l'on aime parfois entendre de belles histoires de self made men ayant construit seuls ou presque un empire, il faut se rappeler que leur succ&#232;s doit le plus souvent autant &#224; l'environnement social qu'&#224; leurs m&#233;rites individuels. L'informatique illustre de mani&#232;re caricaturale cette alternative : le &#171; g&#233;nie &#187; d'un Bill Gates ou d'un Steve Jobs n'est pas plus grand que celui des communaut&#233;s ayant produit Linux ou Libre Office... il n'est pas non plus beaucoup plus individuel (contrairement &#224; la r&#233;partition des b&#233;n&#233;fices qui en d&#233;coule).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette critique de la libert&#233; et de l'&#233;valuation individuelle du travail doit au contraire conduire &#224; d&#233;fendre l'existence de r&#232;gles collectives (notamment en mati&#232;re de r&#233;mun&#233;ration comme la r&#233;mun&#233;ration &#224; l'anciennet&#233; par exemple)... quand bien m&#234;me les plus performant&#183;e&#183;s se sentiraient peu valoris&#233;&#183;e&#183;s. De m&#234;me les droits individualis&#233;s doivent &#234;tre associ&#233;es &#224; des situations objectiv&#233;es et non &#224; des choix personnels (cong&#233;s parentaux vs. temps partiel choisi). Et si les individus ont besoin de carottes individuelles (et je dois confesser en faire partie) pour avancer, rien ne nous emp&#234;che de distribuer des m&#233;dailles en chocolat !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Voir notamment Florence Jany-Catrice, &lt;i&gt;La Performance totale. Nouvel Esprit du capitalisme ?&lt;/i&gt; , Presses du Septentrion, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) A ce titre la pers&#233;v&#233;rance de la droite &#224; cr&#233;er des statuts alternatifs au salariat (loi Madelin de 1995, auto-entrepreneur en 2008) est hautement symbolique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Construire une &#233;cole qui ne soit pas un lieu de hi&#233;rarchisation</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Charlotte Nordmann</dc:creator>



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&lt;p&gt;Telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, l'&#233;cole produit massivement des individus isol&#233;s et hi&#233;rarchis&#233;s... Sur quoi pourrait-on agir pour qu'il en soit autrement ? Par Charlotte Nordmann, traductrice et collaboratrice de La Revue des livres , &#224; qui l'on doit notamment La Fabrique de l'impuissance II. L'&#201;cole entre domination et &#233;mancipation . &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;cole est indissociablement un lieu d'apprentissage et un lieu de classement et de hi&#233;rarchisation. Y sont transmis des savoirs et des &#171; aptitudes &#187; que les (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://lan02.butternet.net/-No4-Ensemble-c-est-trop-" rel="directory"&gt;N&#176;4 : &#171; Ensemble, c'est trop ? &#187;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, l'&#233;cole produit massivement des individus isol&#233;s et hi&#233;rarchis&#233;s... Sur quoi pourrait-on agir pour qu'il en soit autrement ? Par Charlotte Nordmann, traductrice et collaboratrice de &lt;/i&gt; La Revue des livres &lt;i&gt;, &#224; qui l'on doit notamment &lt;/i&gt; La Fabrique de l'impuissance II. L'&#201;cole entre domination et &#233;mancipation &lt;i&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cole est indissociablement un lieu d'apprentissage et un lieu de classement et de hi&#233;rarchisation. Y sont transmis des savoirs et des &#171; aptitudes &#187; que les individus peuvent se r&#233;approprier &#224; leurs propres fins, et qui peuvent donc augmenter leur puissance d'agir et de penser, mais cet apprentissage s'accompagne de l'imposition d'une hi&#233;rarchie et de sa naturalisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les &#233;l&#232;ves ne sont pas &#233;gaux devant les exigences scolaires, qu'elles soient comportementales ou &#171; intellectuelles &#187; : la socialisation au sein de la famille y pr&#233;pare plus ou moins les enfants. Le &#171; capital culturel &#187; est aussi in&#233;galement r&#233;parti que le &#171; capital &#233;conomique &#187;, et il existe un lien entre les deux, pour reprendre les cat&#233;gories &#233;labor&#233;es par Pierre Bourdieu. Or l'institution scolaire, dans les jugements qu'elle formule sur les enfants qu'elle accueille, fait comme si leur plus ou moins grande adaptation &#224; ses normes exprimait leurs qualit&#233;s intrins&#232;ques, une &#171; essence &#187;, et non des propri&#233;t&#233;s socialement construites, donc r&#233;formables. Lorsque, pensant assurer l'&#233;galit&#233;, elle s'efforce de &#171; traiter tout le monde de la m&#234;me mani&#232;re &#187;, elle op&#232;re en fait une discrimination car elle exige &#171; uniform&#233;ment &#187; de tou&#183;te&#183;s ce qui n'est pas uniform&#233;ment r&#233;parti, ce que tou&#183;te&#183;s &#171; ne poss&#232;dent pas &#187; en y arrivant, et qu'elle ne transmet que partiellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces th&#232;ses, formul&#233;es dans les ann&#233;es 1960 et 1970, ont &#233;t&#233; depuis largement diffus&#233;es, notamment au sein de l'&#233;cole, parmi les enseignant&#183;e&#183;s. Mais elles ont subi une inflexion : l'id&#233;e d'une plus ou moins grande distance des individus &#224; la &#171; culture l&#233;gitime &#187; a &#233;t&#233; traduite en affirmation d'un &#171; handicap culturel &#187; (voire d'un handicap &#171; cognitif &#187; (1)) des classes populaires et, parall&#232;lement, on a minor&#233; la d&#233;nonciation de l'effet discriminatoire des pratiques scolaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus grave encore, les analyses sociologiques du rapport des diff&#233;rentes classes sociales &#224; la culture &#233;crite ont &#233;t&#233; radicalis&#233;es, et finalement renaturalis&#233;es. C'est ce dont t&#233;moigne par exemple le succ&#232;s, dans le milieu enseignant, du discours d'Alain Bentolila, qui n'h&#233;site pas &#224; affirmer que certains enfants de milieu populaire ne sont &#171; pas dans le symbolique &#187;, sont &#171; hors langage &#187;, enferm&#233;s dans des relations imm&#233;diates, non m&#233;di&#233;es par la parole. On voit ici clairement &#224; l'&#339;uvre un racisme social, qui peut conduire &#224; une v&#233;ritable animalisation des enfants de milieux populaires : pour ce linguiste dont Philippe Meirieu se d&#233;clare proche, certains enfants sont &#171; moins humains que les autres &#187; (2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans aller jusqu'&#224; faire leurs ces id&#233;es, beaucoup d'enseignant&#183;e&#183;s sont convaincu&#183;e&#183;s qu'il existe une diff&#233;rence radicale entre l'oral et l'&#233;crit, et que c'est la difficult&#233; du &#171; saut &#187; entre les deux qui explique les difficult&#233;s de leurs &#233;l&#232;ves (3) . Contre cette croyance, qui contribue &#224; nourrir le sentiment d'impuissance des enseignant&#183;e&#183;s, il importe de montrer la richesse des op&#233;rations cognitives impliqu&#233;es par la ma&#238;trise du langage oral &#8211; c'&#233;tait l'objet de l'ouvrage de Jean-Pierre Terrail : &lt;i&gt;De l'oralit&#233;. Essai sur l'&#233;galit&#233; des intelligences&lt;/i&gt; (2009).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Tendances actuelles&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'institution scolaire op&#232;re donc un &#171; tri social &#187;, elle institue entre les individus une hi&#233;rarchisation et organise sur cette base leur s&#233;gr&#233;gation. Ce processus lui est constitutif, mais il s'est distinctement aggrav&#233; depuis les ann&#233;es 1980, avec l'imposition progressive des principes de ce qu'on a d&#233;fini comme la &#171; gouvernementalit&#233; n&#233;olib&#233;rale &#187; &#224; l'&#233;cole. Deux &#233;volutions marqu&#233;es ont contribu&#233; et contribuent actuellement &#224; changer profond&#233;ment l'&#233;cole. Tout d'abord, l'institution d'une concurrence entre &#233;tablissements, par l'&#171; assouplissement &#187; de la carte scolaire et le soutien parall&#232;le aux &#233;coles priv&#233;es. Ces mesures, sous-tendues par le principe selon lequel l'existence d'un &#171; march&#233; &#187; est la condition de l'efficacit&#233;, ont eu pour effet de cr&#233;er un syst&#232;me encore plus in&#233;galitaire et une s&#233;gr&#233;gation plus stricte. L'autre &#233;volution en cours est la mise en place progressive d'une nouvelle forme d'exercice du pouvoir, le &#171; management par objectifs &#187;, c'est-&#224;-dire l'imposition d'&#171; objectifs &#187; dont l'accomplissement est v&#233;rifi&#233; par le biais d'&#171; &#233;valuations &#187; syst&#233;matiques. Dans ce cadre, l'accroissement apparent de l'&#171; autonomie &#187; locale masque en r&#233;alit&#233; l'intensification du contr&#244;le central. Le syst&#232;me scolaire anglais est un mod&#232;le de ce point de vue : les enseignant&#183;e&#183;s y sont corset&#233;&#183;e&#183;s par l'assujettissement &#224; des &#233;valuations nationales, les cr&#233;dits affect&#233;s aux &#233;tablissements d&#233;pendant de leurs &#171; r&#233;sultats &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'a bien montr&#233; Stuart Hall &#224; propos du thatch&#233;risme (4), en promouvant l'&#171; autonomie &#187; et le &#171; choix &#187;, le discours n&#233;olib&#233;ral s'appuie sur l'aspiration des individus &#224; contr&#244;ler davantage leurs conditions d'existence, sur la frustration engendr&#233;e par une gestion &#233;tatique centralis&#233;e, qui &#233;chappe au contr&#244;le individuel et collectif. Mais dans les faits, les modalit&#233;s du gouvernement n&#233;olib&#233;ral intensifient la d&#233;possession des individus, somm&#233;&#183;e&#183;s de faire leurs les imp&#233;ratifs du syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce cadre, qui suscite un sentiment g&#233;n&#233;ral d'impuissance, particuli&#232;rement dans le corps enseignant, on voit se d&#233;velopper deux types d'interpr&#233;tations et de fausses solutions au probl&#232;me. C'est d'une part le retour en force d'un discours moralisateur : le probl&#232;me serait avant tout celui du &#171; comportement &#187; des &#233;l&#232;ves, et l'essentiel serait de parvenir &#224; les discipliner et &#224; les &#171; responsabiliser &#187;. Il faut &#171; restaurer l'autorit&#233; &#187; et le &#171; respect des r&#232;gles &#187; &#224; l'&#233;cole, sap&#233;s &#224; la fois par les critiques de la sociologie et par l'int&#233;gration dans l'&#233;cole d'enfants &#171; non-socialis&#233;&#183;e&#183;s &#187;, dont la prime &#233;ducation laisserait &#224; d&#233;sirer (ici, on retrouve le racisme social &#233;voqu&#233; plus haut). C'est d'autre part la psychologisation des &#171; difficult&#233;s scolaires &#187; : &#171; l'&#233;chec scolaire &#187; ne serait pas produit par les pratiques de l'&#233;cole, il serait l'expression d'une d&#233;ficience des enfants, donc un probl&#232;me purement personnel, &#224; quoi l'&#233;cole elle-m&#234;me ne pourrait rien. L&#224;, la solution qui s'impose est le recours massif aux psychologues et autres orthophonistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Un enjeu majeur : &#233;valuer sans hi&#233;rarchiser&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour sortir de cette impasse, il y a un verrou majeur &#224; faire sauter : l'&#233;valuation. Fondement de la hi&#233;rarchisation scolaire, elle est &#233;galement centrale au gouvernement n&#233;olib&#233;ral. En s'y attaquant, on touche donc au c&#339;ur du syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'&#233;valuation repose sur une temporalit&#233; impos&#233;e : elle est associ&#233;e &#224; l'imposition d'un temps d'apprentissage &#171; normal &#187; et &#224; un temps de r&#233;alisation prescrit. Pour apprendre &#224; lire, il faut &#171; normalement &#187; un an, et pour faire tel exercice, dix minutes. Pourtant, les individus n'ont pas tous le m&#234;me rythme, et il n'est pas vrai que tous aient &#171; b&#233;n&#233;fici&#233; du m&#234;me temps &#187; pour l'apprentissage, puisque certains sont pr&#233;par&#233;s aux exercices scolaires par leur socialisation en dehors de l'&#233;cole. En imposant &#224; tou&#183;te&#183;s un rythme unique, on croit sans doute garantir les conditions de l'&#233;galit&#233; : &#224; tou&#183;te&#183;s, on &#171; donne la m&#234;me chose &#187;. En r&#233;alit&#233;, l'organisation temporelle stricte de l'apprentissage et de l'&#233;valuation engendre des pratiques qui ne cessent de corroborer la croyance en l'in&#233;galit&#233; des intelligences. Ainsi, dans n'importe quelle classe, on distinguera une &#171; t&#234;te de classe &#187;, un contingent d'&#233;l&#232;ves &#171; moyen&#183;ne&#183;s &#187;, et un certain nombre d'&#171; &#233;l&#232;ves en difficult&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, on pr&#233;tend aujourd'hui (particuli&#232;rement dans le primaire) porter attention aux rythmes individuels et &#171; laisser le temps &#187; &#224; ceux qui en ont besoin. Les enfants ne sont ainsi plus tenus d'apprendre &#224; lire en un an, mais peuvent th&#233;oriquement le faire sur deux ans. Pourtant, malgr&#233; cette &#171; tol&#233;rance &#187; de principe, on continue &#224; consid&#233;rer que le fait de ne pas avoir appris &#224; lire d&#232;s le CP est la manifestation d'une &#171; faiblesse &#187;, annonciatrice de difficult&#233;s &#224; venir. La diff&#233;rence de rythme d&#233;termine donc toujours la valeur attribu&#233;e aux individus &#8211; et de fait, on continue de distinguer les &#233;l&#232;ves &#171; &#224; l'heure &#187; des &#233;l&#232;ves &#171; en retard &#187;, et de consid&#233;rer que cette diff&#233;rence est signe d'une in&#233;galit&#233; fonci&#232;re. C'est bien souvent sur cette base que les enseignant&#183;e&#183;s pr&#233;tendent appr&#233;cier le &#171; potentiel &#187; de leurs &#233;l&#232;ves et leurs &#171; limites &#187;, sur cette base aussi que sont prises les d&#233;cisions d'&#171; orientation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est que si l'on remet en question cette norme unique que l'on peut mettre en &#339;uvre la &#171; p&#233;dagogie rationnelle &#187; pr&#233;conis&#233;e par Pierre Bourdieu : un mode d'enseignement qui s'attacherait &#224; expliciter int&#233;gralement ses principes, de fa&#231;on &#224; pouvoir les transmettre &#224; tou&#183;te&#183;s, m&#234;me &#224; ceux et celles qui ne les ont pas d&#233;j&#224; int&#233;gr&#233;s, &#224; l'ext&#233;rieur de l'&#233;cole. Pour mener &#224; bien cette explicitation, il faut du temps et, par d&#233;finition, pas le m&#234;me pour tou&#183;te&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;valuer sans hi&#233;rarchiser les individus, il faudrait n'&#233;valuer que les r&#233;alisations qu'on estime achev&#233;es, et laisser &#224; chacun le temps qui lui est n&#233;cessaire pour y parvenir. &#171; L'&#233;valuation &#187; &#224; proprement parler pourrait m&#234;me &#234;tre souvent superflue, dans la mesure o&#249; le but vis&#233; pourrait faire l'objet d'une &#171; &#233;valuation &#187; pour ainsi dire &#171; naturelle &#187; : le texte que j'ai &#233;crit fait-il entendre ce que je voulais faire entendre ? suis-je en mesure de me faire comprendre dans la langue &#233;trang&#232;re que je cherchais &#224; ma&#238;triser ?, etc. Quoi qu'il en soit, &#171; l'&#233;valuation &#187; r&#233;pondrait d&#232;s lors &#224; la question : &#171; Le but vis&#233; a-t-il &#233;t&#233; atteint ? (ou faut-il recommencer ?) &#187; et non &#224; cette autre question, qui n'a pas grand-chose &#224; voir, et qui est pourtant celle que pose constamment l'&#233;valuation scolaire : &#171; Combien valez-vous ? &#187; La diff&#233;rence est claire, quand on pose les choses dans ces termes, mais elle a &#233;t&#233; obscurcie par la confusion institu&#233;e historiquement par l'&#233;cole entre apprentissage et construction de sujets hi&#233;rarchis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre chose : d&#232;s lors que l'&#233;valuation n'a plus pour fonction essentielle de dire ce que sont et ce que valent les individus, on peut concevoir une &#233;valuation qui ne soit plus avant tout individuelle. Pour aller au bout d'une r&#233;alisation, on peut avoir besoin de l'aide d'autres personnes, et d'ailleurs le dialogue et l'observation mutuelle que rend possible la collaboration peuvent aussi &#234;tre un levier puissant d'apprentissage. Il n'y a donc aucune raison que l'&#233;valuation soit seulement individuelle. Comme l'a montr&#233; Bernard Lahire, l'&#233;cole pr&#244;ne une id&#233;al d'&#171; autonomie &#187; exclusivement individuel : il faut apprendre &#224; ne pas d&#233;pendre des autres, il faut &#234;tre capable de &#171; s'en sortir seul&#183;e &#187;. Or il s'agirait au contraire de d&#233;fendre l'id&#233;e qu'une v&#233;ritable &#171; autonomie &#187; se construit &#224; plusieurs, et que la capacit&#233; &#224; agir collectivement, condition de la ma&#238;trise de son milieu, est quelque chose qui s'apprend et se construit &#8211; et pourrait se construire notamment &#224; l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour instituer d'autres pratiques d'&#233;valuation, solidaires d'autres pratiques d'enseignement, la premi&#232;re chose &#224; faire est bien s&#251;r de refuser la multiplication des &#233;valuations dans l'&#233;cole, de boycotter notamment les &#233;valuations nationales et de lutter pour leur suppression. Pr&#233;sent&#233;es comme des garants d'un accroissement de l'&#171; efficacit&#233; &#187; du syst&#232;me scolaire, elles contribuent dans les faits, en alimentant la concurrence entre &#233;tablissements, &#224; aggraver sa s&#233;gr&#233;gation &#8211; et son inefficacit&#233;. Elles sont aussi le plus s&#251;r moyen de d&#233;poss&#233;der les enseignant&#183;e&#183;s de toute ma&#238;trise sur leurs pratiques. On aura compris cependant que ce combat doit s'articuler &#224; une critique en acte de la hi&#233;rarchisation op&#233;r&#233;e par l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour cela, l'un des points essentiels sur lesquels doit &#233;galement porter la lutte, c'est la division de l'institution scolaire en &#171; fili&#232;res &#187; d'in&#233;gale valeur. Une &#233;cole elle-m&#234;me hi&#233;rarchis&#233;e et compartiment&#233;e ne peut que produire de la hi&#233;rarchisation. Il est essentiel de revendiquer un contr&#244;le collectif sur cette institution qui joue un r&#244;le crucial dans la reproduction de l'ordre social et la constitution de nos subjectivit&#233;s. Pour cela, il faut rompre avec l'id&#233;e qu'il n'y aurait d'alternative qu'entre gestion &#233;tatique et libre jeu des int&#233;r&#234;ts individuels, &#224; pr&#233;sent que nous voyons se combiner les diff&#233;rentes formes de d&#233;possession induites par l'une et l'autre logique. Il s'agit d'inventer pratiquement un autre rapport &#224; l'institution scolaire &#8211; de nous la r&#233;approprier, pour que ce lieu de diffusion de pratiques et de savoirs potentiellement &#233;mancipateurs ne soit pas r&#233;duit &#224; un lieu de naturalisation de l'ordre social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Marie Duru-Bellat pr&#233;conise ainsi de lutter contre &#171; les in&#233;galit&#233;s pr&#233;coces de d&#233;veloppement cognitif &#187;, par l'intervention pendant &#171; les premi&#232;res ann&#233;es de la vie &#187;, des &#171; actions cibl&#233;es &#187; &#171; focalis&#233;es sur les pratiques &#233;ducatives des parents &#187; et des &#171; programmes &#233;ducatifs pr&#233;coces en direction des enfants &#187; (&#171; R&#233;duire les in&#233;galit&#233;s d&#232;s la petite enfance &#187;, &lt;i&gt; Cahiers fran&#231;ais&lt;/i&gt; , La Documentation fran&#231;aise, n&#176; 368, mai-juin 2012).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) &#171; Le vrai chantier de l'&#233;cole &#187;, &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt; , 5 octobre 1998.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) L&#224; encore, on a affaire sans doute &#224; une &#171; retraduction/r&#233;interpr&#233;tation &#187; de th&#232;ses sociologiques, en l'occurrence celles de Bernard Lahire, dans &lt;i&gt; Culture &#233;crite et in&#233;galit&#233;s scolaires. Sociologie de l'&#171; &#233;chec scolaire &#187; &#224; l'&#233;cole primaire&lt;/i&gt; (1993).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) Stuart Hall, &lt;i&gt;Le Populisme autoritaire&lt;/i&gt; , Paris, &#201;ditions Amsterdam, 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Contre le vandalisme de quelques-uns. Thoreau et la gestion collective de la nature</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Michel Granger</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#034;La plupart des hommes, me semble-t-il, ne se soucient pas de la Nature et vendraient volontiers leur part de toute sa beaut&#233; pour aussi longtemps qu'ils pourraient vivre d'une modique somme. Dieu merci, ils ne savent pas encore voler et ne peuvent d&#233;vaster le ciel en plus de la terre ! Nous sommes tranquilles de ce c&#244;t&#233;-l&#224; pour le moment. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que certains ne s'int&#233;ressent pas &#224; ces choses que nous devons nous unir pour prot&#233;ger tous les hommes contre le vandalisme de quelques-uns.&#034; (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://lan02.butternet.net/-No4-Ensemble-c-est-trop-" rel="directory"&gt;N&#176;4 : &#171; Ensemble, c'est trop ? &#187;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#034;La plupart des hommes, me semble-t-il, ne se soucient pas de la Nature et vendraient volontiers leur part de toute sa beaut&#233; pour aussi longtemps qu'ils pourraient vivre d'une modique somme. Dieu merci, ils ne savent pas encore voler et ne peuvent d&#233;vaster le ciel en plus de la terre ! Nous sommes tranquilles de ce c&#244;t&#233;-l&#224; pour le moment. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que certains ne s'int&#233;ressent pas &#224; ces choses que nous devons nous unir pour prot&#233;ger tous les hommes contre le vandalisme de quelques-uns.&#034;&lt;br class='autobr' /&gt;
Henry D. Thoreau, &lt;i&gt;Wild Fruits&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;La question naturelle engage Henry David Thoreau &#224; repenser l'action collective. Par Michel Granger, professeur de litt&#233;rature am&#233;ricaine &#224; Lyon 2.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penseur romantique, Thoreau exalte avec une provocation assum&#233;e l'individu rebelle &#224; la soci&#233;t&#233;, &#224; ses institutions tyranniques et &#224; ses traditions &#233;touffantes. Il est entr&#233; dans la l&#233;gende par quelques gestes spectaculaires significatifs, mis en sc&#232;ne dans son &#339;uvre. Le r&#233;cit de son s&#233;jour dans une cabane donne une le&#231;on de philosophie appliqu&#233;e o&#249; la simplicit&#233; volontaire et l'immersion dans la nature organisent une alternative &#224; la vie moderne que domine l'addiction au travail et &#224; l'argent ( &lt;i&gt;Walden&lt;/i&gt; ). Lorsque fleurissaient des exp&#233;riences de vie communautaire, Thoreau refusa d'aller vivre &#224; Brook Farm, car il ne voulait pas ali&#233;ner sa libert&#233; : il pr&#233;f&#233;rait la relative solitude des bords du lac Walden ou tout simplement la vie chez ses parents. Sa nuit pass&#233;e en prison pour avoir refus&#233; de payer un imp&#244;t qui signifiait apporter son soutien &#224; un gouvernement esclavagiste lui valut une c&#233;l&#233;brit&#233; durable ( &lt;i&gt;R&#233;sistance au gouvernement civil&lt;/i&gt; ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'antagonisme qu'il affiche &#224; l'&#233;gard d'une soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine en cours d'industrialisation et d'urbanisation est toutefois complexe. &#192; premi&#232;re vue, certaines formules provocatrices laissent penser qu'il souhaite la suppression du gouvernement, alors qu'en fait il demande &#171; dans l'imm&#233;diat l'instauration d'un meilleur gouvernement &#187; et accepte de payer les imp&#244;ts pour l'entretien de la voirie parce qu'il a &#171; le d&#233;sir d'&#234;tre un bon voisin &#187;, m&#234;me s'il revendique &#234;tre un &#171; mauvais sujet &#187; refusant son all&#233;geance inconditionnelle aux lois (1). Dans les derni&#232;res ann&#233;es de sa vie, sa passion pour la nature l'a r&#233;concili&#233; avec la puissance publique et l'a incit&#233; &#224; recommander que le village, voire l'&#201;tat du Massachusetts, devienne garant du statut d'exception de ce bien commun qu'est la nature. L'int&#233;r&#234;t des g&#233;n&#233;rations futures l'a conduit &#224; s'opposer au droit constitutionnel de propri&#233;t&#233; et &#224; proposer &#224; la place une possession collective qu'il justifie par la r&#233;f&#233;rence &#224; un principe am&#233;ricain : &#171; Agir collectivement, c'est s'inspirer de l'esprit de nos institutions &#187; (2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la majeure partie de son existence, en dehors de travaux d'arpenteur qui l'aidaient &#224; gagner sa vie, Thoreau a consacr&#233; l'essentiel de ses journ&#233;es &#224; se promener dans la campagne, ou en barque sur les rivi&#232;res aux alentours de Concord : il observait, appr&#233;ciait, prenait des notes r&#233;dig&#233;es plus tard dans son monumental Journal. Il est devenu un naturaliste amateur suffisamment confirm&#233; pour dialoguer avec des savants de Harvard et pour soutenir le darwinisme. En d&#233;pit d'une d&#233;fense farouche de la solitude, son activit&#233; se r&#233;v&#232;le int&#233;gr&#233;e &#224; la vie du village, il recueille les usages populaires des plantes, transcrit des anecdotes concernant les coutumes li&#233;es &#224; la nature ; il partage son savoir avec des p&#234;cheurs, chasseurs ou paysans et donne des conf&#233;rences au Lyc&#233;um. Le savoir du naturaliste prend une valeur relationnelle qui le fait participer &#224; la vie collective et fa&#231;onner la communaut&#233; &#224; partir de l'interaction avec une nature encore tr&#232;s pr&#233;sente autour de cette bourgade rurale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thoreau aimait emmener un groupe de villageois&#183;es cueillir des myrtilles sur les collines des environs. Vivre de ces baies quand vient la saison constituait pour lui un &#233;l&#233;ment important de son mode de vie id&#233;al : c'&#233;tait l'occasion d'initier les enfants aux joies de la nature, aux saveurs sauvages de ses fruits, &#224; l'esth&#233;tique des paysages, peut-&#234;tre m&#234;me &#224; la spiritualit&#233; de ses spectacles et de partager un plaisir collectif qui raffermit le sens communautaire. Cette activit&#233; au sein de la nature exigeait &#233;videmment le libre acc&#232;s aux richesses des bois, alors que certains propri&#233;taires interdisaient parfois les cueillettes. Il s'insurge contre cette forme de propri&#233;t&#233; accapareuse qui r&#233;duit les possibilit&#233;s d'&#233;ducation par le paysage, prive des avantages de cette immersion dont il attend la r&#233;g&#233;n&#233;ration d'une soci&#233;t&#233; moderne d&#233;pourvue du pr&#233;cieux contact avec la nature. Il s'inqui&#232;te de la privatisation de l'espace, redoute de voir un jour toutes les parcelles de terrain entour&#233;es de cl&#244;tures et revendique de pouvoir traverser les propri&#233;t&#233;s sans avoir &#224; en demander la permission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin des ann&#233;es 1850, Thoreau poursuit sa r&#233;flexion sur les aspects de la nature qui sont d&#233;nu&#233;s de valeur marchande et constituent des biens immat&#233;riels au fort pouvoir spirituel. Dans un texte &#233;tonnant de &lt;i&gt;Wild Fruits&lt;/i&gt; (3), Thoreau pousse le raisonnement &#224; son terme : puisque ce bien commun a une valeur inestimable pour l'humanit&#233; et que le d&#233;sir individuel d'enrichissement le menace irr&#233;m&#233;diablement, il convient de le prot&#233;ger, afin que les g&#233;n&#233;rations futures puissent encore b&#233;n&#233;ficier de ses bienfaits. En cons&#233;quence, il faudrait restreindre le droit de propri&#233;t&#233; et s'en remettre &#224; la puissance publique qui seule a la l&#233;gitimit&#233; pour limiter la libert&#233; individuelle : il s'agirait moins d'une appropriation par la commune que d'une gestion collective prenant le pas sur les d&#233;sirs personnels. L'id&#233;e s'inscrit dans la lign&#233;e des communaux de Nouvelle-Angleterre qui permettaient aux paysan&#183;ne&#183;s les plus pauvres de faire pa&#238;tre leur b&#233;tail dans des prairies pour tou&#183;te&#183;s. Thoreau ne s'oppose plus &#224; l'&#201;tat lorsqu'il se rend compte que la collectivit&#233; organis&#233;e peut neutraliser le pouvoir d'un propri&#233;taire de for&#234;t motiv&#233; par l'app&#226;t d'un gain imm&#233;diat. Il vaudrait la peine de cr&#233;er un comit&#233; municipal qui veillerait &#224; ce que la beaut&#233; naturelle ne subisse pas de pr&#233;judice, &#224; ce que les bords de rivi&#232;res, les sommets de collines ou de montagnes d'o&#249; l'on a un si beau point de vue, ne soient pas inaccessibles. Il regrette que la municipalit&#233; de Concord n'ait pas am&#233;nag&#233; une promenade le long de la rivi&#232;re qui traverse le bourg ; il voudrait qu'un autre village consid&#232;re sa for&#234;t de tr&#232;s vieux ch&#234;nes comme sa vraie richesse et prenne des dispositions pour la prot&#233;ger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thoreau recommande que soient r&#233;serv&#233;s des espaces pour la contemplation des paysages afin de faire profiter la population de leur valeur esth&#233;tique et spirituelle tonifiante. Alors qu'au XVIIe si&#232;cle les lieux sauvages constituaient l'environnement des premiers colons sur la c&#244;te de Nouvelle-Angleterre, il se d&#233;sole qu'ils aient disparu et qu'on doive aller les admirer dans les montagnes du New Hampshire. D&#232;s le milieu des ann&#233;es 1850, Thoreau estime qu'il y a urgence &#224; agir : il sait que certaines esp&#232;ces d'arbres comme les grands pins blancs utilis&#233;s pour les m&#226;ts des bateaux ont presque tous disparu. Il est conscient que l'on ne peut attendre de propri&#233;taires individuels, cupides ou incomp&#233;tents, qu'ils respectent l'int&#233;r&#234;t &#224; long terme de leurs for&#234;ts. Il imagine donc que chaque village pourrait communaliser une parcelle de bois et la garder intacte. Ce r&#234;ve aboutira quelques d&#233;cennies plus tard &#224; la cr&#233;ation de parcs d'&#201;tats ou nationaux, fond&#233;s sur l'id&#233;e quelque peu r&#233;volutionnaire pour les &#201;tats-Unis de retirer du processus &#233;conomique des portions de son territoire : leurs ressources ne seront pas exploit&#233;es afin que les g&#233;n&#233;rations futures puissent se faire une id&#233;e de ce que fut la nature avant l'intervention des colons venus d'Europe. L'intention n'est pas encore de pr&#233;server la biodiversit&#233;, mais seulement de sauver des espaces de contemplation et de r&#233;g&#233;n&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une &#233;tude sur la philosophie de l'&#233;cologie, Juliette Grange minimise l'int&#233;r&#234;t de cette attitude : &#171; [la nature] peut &#234;tre certes un objet possible de contemplation ou un lieu de retirement (Thoreau) o&#249; fortifier les vertus de la simplicit&#233;, mais la question &#233;cologique ne concerne pas d'abord les sentiments et les &#233;motions de l'individu &#187; (4). Pourtant, le go&#251;t de la nature est bien &#224; l'origine de l'&#233;change de savoir, d'une activit&#233; de cueillette qui cr&#233;e une interaction entre le village et le milieu naturel, aboutissant &#224; une prise de conscience &#233;cologique. C'est &#224; partir de cette base que Thoreau s'est oppos&#233; &#224; la doxa individualiste et a adopt&#233; une perspective collective : il a d&#251; se rendre &#224; l'&#233;vidence de la n&#233;cessit&#233; que la commune, voire l'&#201;tat, mette en &#339;uvre une politique &#233;cologique pour d&#233;fendre le bien commun de la nature contre son exploitation effr&#233;n&#233;e par quelques propri&#233;taires vandales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Henry D. Thoreau, &lt;i&gt;Essais&lt;/i&gt; , trad. N. Mallet, Le Mot et le Reste, 2007, pp. 150 et 169.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Thoreau, &lt;i&gt;Walden&lt;/i&gt; , trad. B. Matthieussent, Le Mot et le Reste, 2010, p. 117.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Henry David Thoreau, &lt;i&gt;Wild Fruits&lt;/i&gt; , New York, Norton, 2000. B. P. Dean a rassembl&#233; des manuscrits inachev&#233;s concernant les baies et les fruits. Les citations de cet article sont tir&#233;es du chapitre &#171; Les fruits en hiver &#187;, p. 233-239. L'id&#233;e de parcs municipaux appara&#238;t dans son &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt; , le 15 octobre 1859.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) Juliette Grange, &lt;i&gt;Pour une philosophie de l'&#233;cologie&lt;/i&gt; , Pocket, 2012, p. 125.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#171; Nous avons besoin d'une critique de gauche de l'&#201;tat &#187;</title>
		<link>https://lan02.butternet.net/Nous-avons-besoin-d-une-critique-de-gauche-de-l-Etat</link>
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&lt;p&gt;Entretien avec Jacques Prades &lt;br class='autobr' /&gt; Jacques Prades anime un ensemblier d&#233;di&#233; &#224; la nouvelle &#233;conomie sociale (un master &#224; l'universit&#233; de Toulouse 2-Le Mirail, une cigale, un centre de recherche appliqu&#233;e, une structure de d&#233;veloppement de l'habitat coop&#233;ratif). Il est l'auteur derni&#232;rement de L'Utopie r&#233;aliste (L'Harmattan, 2012) et Tous en coop&#233;ratives ! (Le vent se l&#232;ve ! 2013) et r&#233;pond &#224; nos questions sur la possibilit&#233; de mener une action collective qui passe par une autre &#233;conomie. &lt;br class='autobr' /&gt; L'An 02 : (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://lan02.butternet.net/-No4-Ensemble-c-est-trop-" rel="directory"&gt;N&#176;4 : &#171; Ensemble, c'est trop ? &#187;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Entretien avec Jacques Prades&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Jacques Prades anime un ensemblier d&#233;di&#233; &#224; la nouvelle &#233;conomie sociale (un master &#224; l'universit&#233; de Toulouse 2-Le Mirail, une cigale, un centre de recherche appliqu&#233;e, une structure de d&#233;veloppement de l'habitat coop&#233;ratif). Il est l'auteur derni&#232;rement de &lt;/i&gt; L'Utopie r&#233;aliste &lt;i&gt; (L'Harmattan, 2012) et &lt;/i&gt; Tous en coop&#233;ratives ! &lt;i&gt; (Le vent se l&#232;ve ! 2013) et r&#233;pond &#224; nos questions sur la possibilit&#233; de mener une action collective qui passe par une autre &#233;conomie.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : L'&#233;conomie sociale et l'&#233;conomie solidaire, deux notions pour quelles r&#233;alit&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Jacques Prades&lt;/strong&gt; : Devant l'accroissement du ch&#244;mage qui appara&#238;t entre les ann&#233;es 75 et 85, pour la France (de 3 &#224; 10 % de sans emploi en dix ans), l'&#233;conomie sociale, n&#233;e quasiment avec le capitalisme, reste muette. Vous ne trouverez aucune trace de l'interrogation que pourrait pr&#233;senter pour l'&#233;conomie sociale les r&#233;ponses de la soci&#233;t&#233; civile &#224; l'exclusion sociale, &#224; cette p&#233;riode. D'o&#249; la naissance de cette &#233;conomie solidaire, au croisement de trois mouvements : un premier mouvement est celui de l'autogestion des LIP, du PSU anim&#233; par Michel Rocard et de d&#233;bats nombreux autour de la CFDT. Parall&#232;lement, on note le m&#234;me mouvement d'auto-d&#233;termination autour de la vie sociale, des cr&#232;ches parentales par exemple. Et puis, troisi&#232;me mouvement, une lutte contre les exclusions sociales qui provient souvent des &#233;ducateurs sociaux. Ce sont ces trois familles qui vont nourrir la th&#233;orisation de l'&#233;conomie solidaire &#224; la fran&#231;aise qui va s'appuyer sur des extensions th&#233;oriques : la premi&#232;re est celle de Marcel Mauss &#224; qui on fait dire que toutes les soci&#233;t&#233;s ont v&#233;cu des &#233;conomies plurielles. La deuxi&#232;me extension est celle de la d&#233;mocratie de proximit&#233;, proche de J&#252;rgen Habermas. Ce que je montre dans mon livre est que l'&#233;conomie solidaire &#224; la fran&#231;aise devient une variante des politiques publiques et ce n'est pas &#233;tonnant que tous les &#233;chelons territoriaux se soient saisis de cet instrument de politique publique. Donc, d'un c&#244;t&#233;, une &#233;conomie sociale sourde au mouvement d'exclusion sociale, d'un autre une variante de politique publique. Pas surprenant qu'une nouvelle famille ait trouv&#233; une place, celle des entrepreneurs sociaux. Elle d&#233;fend un autre entrepreneuriat, plus social, dans une perspective &#233;loign&#233;e de la propri&#233;t&#233; collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut dire que si l'&#233;conomie solidaire sort de l'&#233;conomie sociale par la gauche, les entrepreneurs sociaux en sortent par la droite mais, dans tous les cas, on a perdu ce qui avait fond&#233; l'associationnisme ouvrier du XIXe si&#232;cle dont se r&#233;clament pourtant les trois familles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : Vous avez &#233;tudi&#233; des territoires irrigu&#233;s par des coop&#233;ratives. Qu'est-ce que cette configuration apporte &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233;, &#233;conomiquement et politiquement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Jacques Prades&lt;/strong&gt; : Vous faites r&#233;f&#233;rence &#224; deux r&#233;gions que j'ai particuli&#232;rement &#233;tudi&#233;es. Notons d'abord que la r&#233;gion de Trente, au nord de l'Italie, poss&#232;de un des taux de ch&#244;mage les plus faibles d'Europe (autour de 4 %) contre la Calabre, au sud du m&#234;me pays, qui a l'un des taux les plus &#233;lev&#233;s. Et que le Pays basque mondragonais (Pays basque espagnol) est autour de 7 %, taux qu'il faut comparer &#224; celui de l'Andalousie (de l'ordre de 26 %). Les Mondragonais&#183;es comme les Trentinien&#183;ne&#183;s habitent l&#224; o&#249; ils et elles travaillent, ce que traduit l'&#233;quivalence des gains de productivit&#233; par personne et du revenu par habitant&#183;e. Mondragon poss&#232;de aujourd'hui un PNB par habitant&#183;e &#233;quivalent &#224; celui de Trente, l&#233;g&#232;rement plus &#233;lev&#233; que la moyenne fran&#231;aise, mais sup&#233;rieur de 25 % &#224; la moyenne espagnole et de 15 % &#224; la moyenne italienne. Si on le compare au revenu par habitant&#183;e, il y a sym&#233;trie. On habite l&#224; o&#249; on travaille et on travaille l&#224; o&#249; on habite, car les coop&#233;ratives ont &#233;t&#233; install&#233;es pr&#232;s des habitats. Il y a dans ces r&#233;gions une relative dispersion des lieux de travail qui colle avec une dispersion des habitats. Dans la r&#233;gion du Trentino, on a pu d&#233;couper des zones et montrer la relative coh&#233;rence entre la superficie en hectare et le nombre d'unit&#233; localis&#233;. Cette question de la propri&#233;t&#233; est &#224; mettre en relation avec l'habitat et le travail. Bien que notre analyse n'ait pas &#233;t&#233; syst&#233;matique sur un des parcours de mobilit&#233; sociale, il semble que l'on ait une grande permanence des familles dans les r&#233;gions. On sait par exemple qu'il y a une fid&#233;lit&#233; des familles chez Fagor, un privil&#232;ge &#224; l'embauche, et les traditions familiales au Trentino laissent supposer une permanence g&#233;ographique des familles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; une id&#233;e fort r&#233;pandue, ce ne sont pas les multiplications crois&#233;es de relations d'&#233;changes marchands, non-marchands et r&#233;ciprocitaires qui cr&#233;ent un territoire, ce qui rapprocherait l'id&#233;ologie de l'&#233;conomie solidaire &#224; la fran&#231;aise des th&#233;ories du d&#233;veloppement local. C'est au contraire la faiblesse de ces relations autour de la propri&#233;t&#233; collective qui frappe. Le territoire se d&#233;finit davantage par ce qui ne s'&#233;change pas. C'est plut&#244;t le principe de la double qualit&#233; qui est en &#339;uvre : tou&#183;te&#183;s propri&#233;taires d'un territoire et locataires avec droit d'usage pour certain&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : Dans la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, contrairement &#224; d'autres, on a du mal &#224; imaginer une action collective ind&#233;pendante de l'&#201;tat. En quoi est-ce que &#231;a r&#233;duit nos possibilit&#233;s d'action ? Et quels champs s'ouvrent quand on brise cette alternative r&#233;ductrice ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Jacques Prades&lt;/strong&gt; : On se donne les moyens de refonder une th&#233;orie coop&#233;rative. On peut sch&#233;matiser la d&#233;marche que je d&#233;veloppe dans mon livre, en trois niveaux, et qui part d'un postulat : une entreprise sociale est une structure qui lutte contre l'exclusion sociale et qui se fonde sur un r&#233;f&#233;rent commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les trois niveaux sont hi&#233;rarchis&#233;s dans le sens d'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier niveau est le plus important. Il est celui de la construction du collectif. Un collectif est un groupe qui se coopte sur la base d'une h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; volontaire. Peu importe la porte d'entr&#233;e, on peut d&#233;buter par l'homme ou le travail, par le foncier ou par la monnaie. Vous aurez reconnu n&#233;anmoins les trois entr&#233;es qu'&#233;voque Karl Polanyi lorsqu'il &#233;voque les marchandises fictives qui ne sont pas tout &#224; fait des marchandises. Le deuxi&#232;me niveau est celui de l'inter-coop&#233;ratif. Ce qui rassemble cette diversit&#233; des formes coop&#233;ratives, c'est de s'imposer ses propres r&#232;gles, ce qui n'est rien d'autre que le fondement de la d&#233;mocratie, mais c'est davantage encore que le fondement de la libert&#233;. &#202;tre libre, c'est se fixer des limites &#224; soi-m&#234;me. Le troisi&#232;me niveau est celui de l'extra coop&#233;ratif, de la relation avec la loi, l'&#201;tat, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je pr&#233;tends est que le premier niveau est le plus important et que l'essentiel de l'activit&#233; du mouvement coop&#233;ratif fran&#231;ais se situe aujourd'hui au troisi&#232;me niveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'An 02&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; : Pourquoi s'est-on en France laiss&#233; enfermer dans le troisi&#232;me niveau ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Jacques Prades&lt;/strong&gt; : C'est incontestablement la puissance de l'&#201;tat qui a r&#233;duit l'id&#233;e de collectif &#224; l'&#201;tat, comme si la densit&#233; du lien social &#233;tait une op&#233;ration exclusive de la puissance publique. La formule de &#171; l'&#201;tat animateur &#187; est r&#233;v&#233;latrice de cette conception &#171; de faire soci&#233;t&#233; &#187; (je fais ici r&#233;f&#233;rence aux travaux de Jacques Donzelot). Pour moi, Marx avait raison, l'&#201;tat est toujours au service de la classe dominante, mais la classe dominante bouge dans l'histoire, ce qui conduit l'&#201;tat &#224; prendre diverses formes. Il faut reprendre en main notre destin, en cr&#233;ant des collectifs, c'est-&#224;-dire des rassemblements volontaires de personnes qui d&#233;cident d'habiter ensemble, de travailler ensemble, de cr&#233;er ensemble et de r&#233;partir les richesses ensemble. Ce chemin n&#233;cessite des accompagnements car on ne sort pas d'une servitude volontaire par des d&#233;clarations incantatoires. Un processus de formation conduit &#224; la cr&#233;ation de collectifs qui n'ont rien &#224; voir avec des r&#233;seaux qui sont l'expression de l'individualisme du passager clandestin, celui qui prend dans la caisse commune pour assouvir ses propres d&#233;sirs. Nous avons besoin d'une critique de gauche de l'&#201;tat qui, &#224; l'exception de Cornelius Castoriadis, de Bernard Charbonneau, n'a jamais vraiment re&#231;u d'adh&#233;sion en France.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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